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J’ai vu la France.

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J’ai vu la France. Celle que je veux voir prospérer, celle que j’espère pour le futur, celle qui m’a fait courir acheter du papier à lettres dans un tabac-presse avant que cette merveilleuse étincelle ne s’échappe de ma mémoire.
De tels moments ne se produisent que peu de fois dans une vie. Un concours de circonstances, un croisement d’existences uniques qui, à un moment précis, créent une mystérieuse et merveilleuse alchimie.
Un sas de TGV, des strapontins occupés et des bagages qui menacent de s’effondrer sur les passagers. A l’approche du prochain arrêt, plusieurs personnages affluent dans cet espace confiné. Deux enfants, un frère et une soeur, jouent et se chamaillent. Ils ont manifestement des origines nord-africaines; mon incapacité à distinguer des peuples pourtant bien différents me frappe douloureusement. Une religieuse en habit s’excuse auprès d’un jeune homme pour avoir légèrement poussé sa jambe en reculant. Celui-ci, dont le marcel gris laisse apparaître quelques tatouages sophistiqués (si, un crâne de taureau c’est sophistiqué), des lunettes noires à bord épais vissées sur le nez, les cheveux s’élevant élégamment au-dessus de côtés rasés, lève les yeux et sourit en disant qu’il “n’y a pas de mal”.
Face à lui se tient une petite fille voyageant seule. Elle doit seulement avoir un petit peu plus d’une dizaine d’années, et pourtant elle tient déjà sa valise avec la détermination d’une business woman. Les deux enfants jouent toujours, sous le sourire bienveillant de la religieuse. Un sourire contagieux qu’un vieux monsieur, s’étant absenté quelques instants, adresse à notre jeune business woman qui a retenu sa valise en manque d’équilibre. Mon regard vagabonde de personnage en personnage, m’arrêtant sur les particularités de chacun, sur des détails que les discours politiques et la vie, simplement, m’ont forcée à repérer au fil des années: la peau mordorée de la petite fille, le voile de la mère des enfants, celui de la religieuse, le style original du jeune homme, le gris des cheveux du monsieur contrastant avec sa peau foncée, un père et sa fille attendant plus loin dans le couloir, ainsi que l’absence d’une mère à leurs côtés. Cette multitude de carnations, de religions, de vies et d’histoires que je ne peux que supposer font soudain éclore devant mes yeux la beauté de la France d’aujourd’hui. Celle que les partis extrémistes refusent de voir, celle du sourire, de la cordialité, de l’échange, du partage, de la fraternité. Fraternité, partie intégrante d’une devise martelée avec le plus de force par des partis les moins capables de la reconnaître.
Au moment de descendre, le vieil homme me prie de passer devant lui, avec un “Après vous, Madame” aux airs de vieille France galante. Une France qui ne sait plus accueillir, plus partager, et qui se referme lentement sur elle-même. Une France qui perd son identité, mais pas pour les raisons qu’on nous donne. Mon espoir est que de merveilleux moments comme celui-ci, aussi fugaces et futiles soient-ils, marquent d’autres esprits et ouvrent d’autres yeux que les miens, car c’est cette France pour laquelle je veux me battre.

(21 août 2013)

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