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La normalisation de la haine.

34% des Français adhèrent aux idées du Front National. Bon ben, voilà. Un article sur la normalisation de la haine en France me trottait dans la tête depuis un bon moment. Je pense que là, c’est le moment.

Je n’ai pas envie de lancer un débat politique. Mais alors, aucune envie. Vous me direz que 34%, cela donne au moins 60% de gens qui sont d’un avis contraire. Oui. Mais ça fait quand même plus d’un tiers des Français qui sont prêts à fermer les yeux sur la rimbambelle de conneries débitées par son dirigeant au cours du XXe siècle, sous prétexte d’un “sentiment d’insécurité croissant”, qu’on n’est “plus chez nous”, et qu’il n’y a plus de sous dans les caisses. Oh, parce qu’il est vrai que plonger la France en autarcie, revenir au franc et se retirer des marchés mondiaux va résoudre tous les problèmes. Bien sûr. Non mais continuez comme ça, hein, je vais chercher le popcorn.

Aujourd’hui, en France, il faut donc haïr. Qu’on adhère aux idées du FN ou non d’ailleurs, avant que vous ne commenciez à me jeter des tomates. Il y a deux ans, j’avais un professeur de français qui avait déclaré qu’ “aujourd’hui, vous ne verriez jamais la ligue antisémite défiler dans la rue”. Oh, il fallait seulement attendre. On a eu droit à la ligue antisémite, la ligue homophobe, le comité francilien de défense du franc, le collectif en colère contre l’éolien industriel, et une dizaine d’autres groupuscules défilant joyeusement (ah non, pardon) dans les rues de Paris, entre quenelles et saluts nazis contestés, ré-affirmés, re-contestés, jusqu’à ce qu’on s’y perde et on ne s’y retrouve plus.

Aujourd’hui, en France, si on ne hait pas, on fait partie du lobby-juif-LGBT-de-la-dictature-hollandienne-sous-le-contrôle-des-méchants-médias-qui-ne-nous-disent-pas-tout. Mais quelle vie de chien, mes amis ! Il est tellement dur de se faire son propre avis, avec plus d’une dizaine de quotidiens nationaux, plus qu’une quarantaine de quotidiens régionaux, et autant d’hebdomadaires s’étirant de l’extrême-gauche à l’extrême-droite.

Haïssez donc, on risquerait de vous traiter de lâche sinon. Haïssez les Juifs, les Arabes, les gays, les trans, les Anglais, les Américains, l’Union Européenne, les Russes, haïssez. Vous coulerez la France encore plus rapidement qu’en restant là, assis, à critiquer sans avoir une idée pour faire bouger les choses, ne serait-ce que d’un millimètre. Haïssez, et vous perdrez non seulement votre pays, mais aussi votre identité. Haïssez, et cette patrie que vous voulez si chèrement défendre finira par s’écrouler, dévorée par les mites de la peur et de la haine. Allez, faites votre Charles Martel, attribuez-vous un semblant d’héroïsme, tentez de vous convaincre d’un courage qui vous a quitté depuis longtemps.
Seulement, ne venez pas ensuite larmoyer sur les ruines d’une République que vous aurez saccagée, à coups de discours xénophobes et rétrogrades.

Je ne sais pas quelle est votre devise, mais la mienne est Liberté, Egalité, Fraternité. Alors que je me demandais déjà franchement où étaient passées les deux dernières, j’avais encore de l’espoir pour la liberté. Puis je me suis rendue compte d’un phénomène tout beau tout neuf: l’auto-censure.

Alors qu’il devient parfaitement normal de dire qu’on vote extrême-droite lors d’un dîner, moi j’ai hésité plus d’un mois avant d’écrire et de publier cet article. Parce qu’être modérée (et oui, je le suis, malgré ce court intermède), c’est être lâche aujourd’hui. C’est être hypocrite. C’est se soumettre à la “dictature des médias”. L’opposition, le rejet, la peur et la haine sont les seules positions acceptées.

Il est beau, l’avenir. Il n’est peut-être pas en France, d’ailleurs.

(12/02/2014)

Cet espionnage qu’on a laissé entrer dans nos vies.

A l’annonce de la surveillance massive des communications téléphoniques des Français par la NSA, à raison de 70,3 millions d’enregistrements de données téléphoniques entre le 10 décembre 2012 et le 8 janvier 2013, je me suis tout d’abord demandée pourquoi je n’étais pas choquée. 70,3 millions d’enregistrements en un mois, un chiffre colossal. A faire froid dans le dos. Et pourtant, je n’ai pas été indignée par cette entrave flagrante à la vie privée, cette menace Orwellienne planant au-dessus de nos têtes, que l’opinion publique a rapidement associée à la figure de Big Brother.
Cette absence de réaction de ma part m’a interpellée. Certainement, une aspirante au métier de journaliste, fervente défenseure de la liberté d’expression, de la lutte contre la discrimination et amoureuse enragée de la liberté au sens large, aurait dû ne serait-ce que froncer les sourcils. Non. Ce qui m’a interrogée, ce sont les conséquences sur les relations diplomatiques franco-américaines. Une poussée d’anti-américanisme de la part du peuple Français, trop heureux de pouvoir à nouveau descendre leur cible favorite. La porte ouverte à de nouveaux discours des partis extrémistes, et quelques points de popularité supplémentaires dans leur cagnotte. Un fait de plus à imputer à l’inaction du gouvernement, décriée par la population. Un problème supplémentaire dans le schmilblick.
Mais le fait que ma vie privée puisse être espionnée, non. Le fait est que je suis de la génération Y, et que cela implique pas mal de choses. Une génération de pionniers adolescents découvrant, sans guide ni baudrier, Internet et ses méandres. Un outil aux utilisations exponentielles, une bombe nucléaire moderne, sans mode d’emploi. Un étalage de données personnelles à outrance, une exhibition précoce et démesurée, un couteau tendu à n’importe quel agresseur désireux de trouver une cible facile.
Je suis donc habituée à l’espionnage. Cette revanche contre Narcisse, cet accord implicite et grisant avec l’agresseur potentiel, ce pari fou, cette dernière marge de liberté d’expression qu’il nous reste, paradoxalement surveillée à l’extrême. Les réseaux sociaux ne sont pas une fenêtre ouverte sur le monde. Ils sont une baie-vitrée intégrale donnant sur la chambre de chaque adolescent s’exposant sur les réseaux sociaux, dévoilant sa vie tout en sachant parfaitement que son identité virtuelle sera scrutée dans les moindres détails par son cercle de connaissances, par ses camarades de classe, et parfois par des inconnus, dangereuxc ou non. Scrutée, jugée, et parfois utilisée contre lui. Un niveau que, selon les sources publiques, la NSA n’a pas encore atteint.
Intellectuellement parlant, je ne considère pas l’espionnage de la NSA comme quelque chose de normal. N’étant pas adepte des théories du complot, j’ai toutefois du mal à croire que nos dirigeants soient de blanches oies innocentes et ignares quant à ces exactions. Même le commun des mortels n’est pas né de la dernière pluie, alors pourquoi eux le seraient ?
Mais au fond de mes tripes, je suis juste blasée. D’un côté, un espionnage contesté, certes pas aussi glamour que les aventures de James Bond, certainement immoral, pas surprenant pour autant. De l’autre, des millions d’informations lues, par des milliards de “citoyens-espions”, chaque jour, sans que personne ne lève le petit doigt. Dans l’ensemble, des situations relativement similaires. Nous avons accepté l’espionnage dans notre culture, comme on accueille un nouvel ami. Nous nous sommes ouverts à lui, nous lui avons raconté notre vie, n’en demandant pas trop sur cet individu restant réservé sur sa vie à lui. Nous n’avons pas voulu le bousculer, ce nouvel arrivant dans nos vies. Nous lui avons laissé le temps de s’adapter, de s’installer, de prendre ses marques, de se familiariser avec notre entourage. Nous lui avons présenté des amis, nous avons fait tout notre possible pour lui plaire. Et du jour au lendemain, nous avons réalisé que nous ne pourrions plus vivre sans lui. « La lutte était terminée. Il avait remporté la victoire sur lui-même. Il aimait Big Brother. »

(21 octobre 2013)

J’ai vu la France.

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J’ai vu la France. Celle que je veux voir prospérer, celle que j’espère pour le futur, celle qui m’a fait courir acheter du papier à lettres dans un tabac-presse avant que cette merveilleuse étincelle ne s’échappe de ma mémoire.
De tels moments ne se produisent que peu de fois dans une vie. Un concours de circonstances, un croisement d’existences uniques qui, à un moment précis, créent une mystérieuse et merveilleuse alchimie.
Un sas de TGV, des strapontins occupés et des bagages qui menacent de s’effondrer sur les passagers. A l’approche du prochain arrêt, plusieurs personnages affluent dans cet espace confiné. Deux enfants, un frère et une soeur, jouent et se chamaillent. Ils ont manifestement des origines nord-africaines; mon incapacité à distinguer des peuples pourtant bien différents me frappe douloureusement. Une religieuse en habit s’excuse auprès d’un jeune homme pour avoir légèrement poussé sa jambe en reculant. Celui-ci, dont le marcel gris laisse apparaître quelques tatouages sophistiqués (si, un crâne de taureau c’est sophistiqué), des lunettes noires à bord épais vissées sur le nez, les cheveux s’élevant élégamment au-dessus de côtés rasés, lève les yeux et sourit en disant qu’il “n’y a pas de mal”.
Face à lui se tient une petite fille voyageant seule. Elle doit seulement avoir un petit peu plus d’une dizaine d’années, et pourtant elle tient déjà sa valise avec la détermination d’une business woman. Les deux enfants jouent toujours, sous le sourire bienveillant de la religieuse. Un sourire contagieux qu’un vieux monsieur, s’étant absenté quelques instants, adresse à notre jeune business woman qui a retenu sa valise en manque d’équilibre. Mon regard vagabonde de personnage en personnage, m’arrêtant sur les particularités de chacun, sur des détails que les discours politiques et la vie, simplement, m’ont forcée à repérer au fil des années: la peau mordorée de la petite fille, le voile de la mère des enfants, celui de la religieuse, le style original du jeune homme, le gris des cheveux du monsieur contrastant avec sa peau foncée, un père et sa fille attendant plus loin dans le couloir, ainsi que l’absence d’une mère à leurs côtés. Cette multitude de carnations, de religions, de vies et d’histoires que je ne peux que supposer font soudain éclore devant mes yeux la beauté de la France d’aujourd’hui. Celle que les partis extrémistes refusent de voir, celle du sourire, de la cordialité, de l’échange, du partage, de la fraternité. Fraternité, partie intégrante d’une devise martelée avec le plus de force par des partis les moins capables de la reconnaître.
Au moment de descendre, le vieil homme me prie de passer devant lui, avec un “Après vous, Madame” aux airs de vieille France galante. Une France qui ne sait plus accueillir, plus partager, et qui se referme lentement sur elle-même. Une France qui perd son identité, mais pas pour les raisons qu’on nous donne. Mon espoir est que de merveilleux moments comme celui-ci, aussi fugaces et futiles soient-ils, marquent d’autres esprits et ouvrent d’autres yeux que les miens, car c’est cette France pour laquelle je veux me battre.

(21 août 2013)

Cacophonie

(13 mai 2013)

Le grand drame de notre temps, c’est que l’on sait tout. Tout, à tout temps, à toute heure, sur tout le monde. On sait quand on nous écrit, on sait quand on nous ignore. On sait qui on nous préfère, on sait à qui on est préféré. On en sait trop, et on n’est jamais rassasiés. Et lorsqu’on ne sait plus, c’est le drame. On a peur d’être déconnecté, d’échapper à la hiérarchie sociale, au rythme incessant des ces milliers d’aiguilles qui nous rappellent que nous ne sommes qu’un ou une parmi tant d’autres. L’individualisme n’est plus, la particularité est morte. On nous fait rentrer dans des cases maquillées en réseaux, nous ne sommes plus que des murs s’entrechoquant dans la cacophonie assourdissante qu’est devenue notre quotidien. Ce n’est plus une addiction, c’est devenu une vie.  On a oublié que l’amour est mystère, que le mystère est amour.

Abnormal.

(18 mars 2013)

La mode, c’est un peu con quand on y pense. Qui a déclaré que les jeans étaient pour les hommes et les jupes pour les femmes ? Il est parfois intéressant de s’arrêter sur les différences purement matérielles, en oubliant juste un instant les concepts qu’on nous a rabâchés toute notre vie: quelques centimètres de tissu en plus, un pan relié à un endroit plutôt qu’à un autre, une couleur plutôt qu’une autre, et on obtient une robe à la place d’un pantalon, un vêtement socialement acceptable sur une femme mais pas sur un homme. Même si jusqu’au 31 janvier dernier la loi française reniait toujours aux femmes le droit de porter autre chose qu’une robe ou jupe, il est étonnant de voir que malgré les problèmes d’égalité auxquels elles ont été et sont toujours confrontées, elles s’en sont tout de même dans la pratique sorties avec plus de liberté sur ce point particulier.
Les conventions sociales peuvent devenir follement amusantes à partir du moment où on change de point de vue: tout ce qui semblait la norme devient une norme parmi d’autres, ce qui semblait ridicule devient original, et ce qui semblait normal devient soudainement fade.

La Musique, avec un grand M.

(19 juillet 2012, édité le 11 décembre 2012)

Aussi loin que je me souvienne, la musique a toujours été le fil conducteur de ma vie. Des emballages en carton de guitares où je m’endormais aux concerts qui ont rythmé mon adolescence, du CD de Queen que j’essayais, du haut de mes 4 ans, de discrètement subtiliser à mon cousin, à la découverte de Pink Floyd le dimanche matin sur MCM Pop, de la profession de mes parents à celle que je veux exercer, tout a toujours été rythmé par un quelconque riff de basse, un quelconque extrait de paroles lourd de sens, un quelconque festival passé avec des personnes tout sauf quelconques. La musique est un art, un mode de vie, un échappatoire à la codification incessante de notre société à laquelle nous sommes confrontés chaque jour. La musique est un idéal d’expression et de liberté, un message contradictoire de guerre et de paix, de haine et d’amour, un condensé de vie que les critiques cherchent désespérément à estampiller de “commerciale”, “dépassée”, “à la mode”, “nulle”, “bonne”, “vraie”. La musique ne s’écoute pas seulement avec les oreilles: elle s’écoute avec les tripes. Elle appelle à nos souvenirs, à nos expériences passées, à tout cet amas de détails qui forment le tout que nous sommes. N’avez-vous jamais zappé une chanson en mode aléatoire car elle touchait un point sensible ? Notre passé formate notre expérience de la musique, et à ma connaissance il n’y a pas deux personnes au passé semblable. Alors pourquoi tenter d’imposer aux gens un genre qui ne leur convient pas ? Pourquoi dénigrer une adolescente car elle écoute un boysband, alors qu’elle détermine sa propre culture musicale ? Pourquoi regarder de haut le public d’un festival particulier ? A cause d’un code vestimentaire différent ? Qu’y a-t-il de si gênant dans le fait que quelqu’un n’adule pas le groupe que vous vénérez depuis votre plus tendre enfance ? (Au pire, ça vous laisse toujours plus de chances pour obtenir une place de concert.)

Je ne renie pas la discussion autour de la musique, et des goûts de chacun en général. Après tout, “toute la vie n’est qu’une querelle sur les goûts et les couleurs” (Ainsi parlait Zarathoustra). Loin de moi l’idée d’un jour oser contredire Nietzsche. Cependant, je trouve qu’il serait appréciable qu’il y ait plus de touches personnelles dans les critiques: en clair, au lieu de démolir l’album favori de votre voisin (ce qui peut parfois s’avérer être agréable et un délicieux défouloir, j’y consens), dites-nous plutôt ce qui vous prend aux tripes dans votre hymne personnel.