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Cet espionnage qu’on a laissé entrer dans nos vies.

A l’annonce de la surveillance massive des communications téléphoniques des Français par la NSA, à raison de 70,3 millions d’enregistrements de données téléphoniques entre le 10 décembre 2012 et le 8 janvier 2013, je me suis tout d’abord demandée pourquoi je n’étais pas choquée. 70,3 millions d’enregistrements en un mois, un chiffre colossal. A faire froid dans le dos. Et pourtant, je n’ai pas été indignée par cette entrave flagrante à la vie privée, cette menace Orwellienne planant au-dessus de nos têtes, que l’opinion publique a rapidement associée à la figure de Big Brother.
Cette absence de réaction de ma part m’a interpellée. Certainement, une aspirante au métier de journaliste, fervente défenseure de la liberté d’expression, de la lutte contre la discrimination et amoureuse enragée de la liberté au sens large, aurait dû ne serait-ce que froncer les sourcils. Non. Ce qui m’a interrogée, ce sont les conséquences sur les relations diplomatiques franco-américaines. Une poussée d’anti-américanisme de la part du peuple Français, trop heureux de pouvoir à nouveau descendre leur cible favorite. La porte ouverte à de nouveaux discours des partis extrémistes, et quelques points de popularité supplémentaires dans leur cagnotte. Un fait de plus à imputer à l’inaction du gouvernement, décriée par la population. Un problème supplémentaire dans le schmilblick.
Mais le fait que ma vie privée puisse être espionnée, non. Le fait est que je suis de la génération Y, et que cela implique pas mal de choses. Une génération de pionniers adolescents découvrant, sans guide ni baudrier, Internet et ses méandres. Un outil aux utilisations exponentielles, une bombe nucléaire moderne, sans mode d’emploi. Un étalage de données personnelles à outrance, une exhibition précoce et démesurée, un couteau tendu à n’importe quel agresseur désireux de trouver une cible facile.
Je suis donc habituée à l’espionnage. Cette revanche contre Narcisse, cet accord implicite et grisant avec l’agresseur potentiel, ce pari fou, cette dernière marge de liberté d’expression qu’il nous reste, paradoxalement surveillée à l’extrême. Les réseaux sociaux ne sont pas une fenêtre ouverte sur le monde. Ils sont une baie-vitrée intégrale donnant sur la chambre de chaque adolescent s’exposant sur les réseaux sociaux, dévoilant sa vie tout en sachant parfaitement que son identité virtuelle sera scrutée dans les moindres détails par son cercle de connaissances, par ses camarades de classe, et parfois par des inconnus, dangereuxc ou non. Scrutée, jugée, et parfois utilisée contre lui. Un niveau que, selon les sources publiques, la NSA n’a pas encore atteint.
Intellectuellement parlant, je ne considère pas l’espionnage de la NSA comme quelque chose de normal. N’étant pas adepte des théories du complot, j’ai toutefois du mal à croire que nos dirigeants soient de blanches oies innocentes et ignares quant à ces exactions. Même le commun des mortels n’est pas né de la dernière pluie, alors pourquoi eux le seraient ?
Mais au fond de mes tripes, je suis juste blasée. D’un côté, un espionnage contesté, certes pas aussi glamour que les aventures de James Bond, certainement immoral, pas surprenant pour autant. De l’autre, des millions d’informations lues, par des milliards de “citoyens-espions”, chaque jour, sans que personne ne lève le petit doigt. Dans l’ensemble, des situations relativement similaires. Nous avons accepté l’espionnage dans notre culture, comme on accueille un nouvel ami. Nous nous sommes ouverts à lui, nous lui avons raconté notre vie, n’en demandant pas trop sur cet individu restant réservé sur sa vie à lui. Nous n’avons pas voulu le bousculer, ce nouvel arrivant dans nos vies. Nous lui avons laissé le temps de s’adapter, de s’installer, de prendre ses marques, de se familiariser avec notre entourage. Nous lui avons présenté des amis, nous avons fait tout notre possible pour lui plaire. Et du jour au lendemain, nous avons réalisé que nous ne pourrions plus vivre sans lui. « La lutte était terminée. Il avait remporté la victoire sur lui-même. Il aimait Big Brother. »

(21 octobre 2013)